Danse-thérapie et anorexie mentale : renouer avec le corps vivant
- marjolainehering
- 1 janv. 2026
- 3 min de lecture
L’anorexie mentale n’est pas seulement un trouble de l’alimentation. C’est une relation profondément altérée au corps, aux sensations, aux besoins, aux désirs, et souvent à la vie elle-même. Le corps devient un territoire à contrôler, à faire taire, parfois à punir.

J’ai souvent fait face à des remarques étonnées quand je dis que je travaille comme danse-thérapeute auprès de patients anorexiques hospitalisés : « Ha bon ? La danse peut les aider ?». Car assez souvent, une pratique intensive de la danse, avec ses injonctions (réelles ou fantasmées) à la perfection technique et aux corps minces et uniformisé, a pu mener certains de ces patients vers l’anorexie, ou aggraver leurs symptômes.
Mais la danse-thérapie n’est pas un cours de danse. C’est une approche psycho-corporelle, qui s’appuie sur le mouvement dansé pour ouvrir un espace singulier : un lieu où le corps n’est ni objet à corriger, ni ennemi à dominer, mais un partenaire à rencontrer.
Voici en quelques mots mon approche avec les personnes souffrant d’anorexie mentale que j’accompagne en clinique ou en libéral.
L’anorexie mentale : quand le corps devient inhabitable
Chez les personnes souffrant d’anorexie mentale, le rapport au corps est souvent marqué par :
une coupure des sensations internes (faim, fatigue, plaisir),
une hyper-maîtrise et un contrôle rigide,
une image corporelle déformée (dysmorphophobie)
une grande difficulté à habiter l’instant présent.
Le corps est vécu davantage comme une idée, une forme à réduire ou à contenir, que comme une expérience sensible. Or, guérir ne consiste pas uniquement à « reprendre du poids », mais à retrouver une relation vivante, habitée et sécurisée au corps.
Pourquoi la danse-thérapie ?
La danse-thérapie propose une approche où le mouvement devient un langage à part entière. En danse-thérapie, il ne s’agit pas de performance, ni d’esthétique. Il s’agit d’écouter ce qui bouge — ou ne bouge pas — à l’intérieur.
La danse-thérapie permet notamment :
de restaurer le lien aux sensations corporelles,
d’explorer les limites autrement que par la restriction,
d’expérimenter le plaisir du mouvement libre,
de redonner une place au souffle, au rythme, au poids, à l’ancrage,
de vivre son corps en lien avec les autres,
de soutenir l’expression émotionnelle de façon non verbale.
Du contrôle au ressenti : un chemin progressif
Avec des personnes concernées par l’anorexie mentale, le travail corporel demande une extrême délicatesse. La danse-thérapie ne cherche pas à forcer le mouvement, mais à créer les conditions d’une sécurité suffisante pour que le corps puisse peu à peu se dire.
Je m’appuie pour cela dans mes séances sur des propositions simples :
Des propositions pour ressentir son corps : auto-percussions, auto-massages, utilisation d’accessoires de poids différents, de matières diverses
Des mises en mouvement progressives et guidées de chaque partie du corps, pour se l’approprier doucement avant d’aller jusqu’à un mouvement libre et improvisé
Des propositions pour construire et habiter son espace personnel, en éprouver les limites
Des consignes ludiques pour favoriser les interactions entre participants
A noter qu’en danse-thérapie, aucune proposition n’est une injonction. Les participants sont libres de les explorer ou non, et d’arrêter l’exploration dès qu’ils le veulent. Des temps d’échange réguliers permettent d’ajuster les propositions aux ressentis des participants, et maintenir un cadre sécurisant.
Progressivement, la personne peut passer du faire au sentir, de la rigidité à une forme de souplesse, de la dissociation à une présence plus incarnée.
Retrouver une identité corporelle
L’anorexie mentale envahit souvent toute l’identité. La danse-thérapie permet de redécouvrir que le corps est multiple, qu’il peut être dense ou léger, lent ou rapide, délicat ou fort, en enroulement ou en extension, expressif, joueur, créatif…
À travers le mouvement, la personne peut expérimenter d’autres façons d’exister que par le contrôle ou la privation. Le corps devient alors un espace de possibles, et non plus un champ de bataille.
Pendant une séance, je demande souvent aux participants quel type de mouvements ils ont préféré, et on explore les différentes possibilités ensemble. Cela mène parfois à l’élaboration d’une courte chorégraphie de groupe en fin de séance. Cela permet aux personnes d’intégrer leur expérience, de la confronter avec celle des autres, de se rendre compte que chacun a son propre vécu, son identité singulière, qui apporte au groupe sa richesse.
Une approche complémentaire, jamais isolée
Il est essentiel de rappeler que la danse-thérapie s’inscrit dans une prise en charge pluridisciplinaire de l’anorexie (médicale, nutritionnelle, psychothérapeutique). Elle ne se substitue pas aux autres soins, mais les complète en travaillant sur un plan souvent négligé : l’expérience vécue du corps.
Pratiquée en petits groupes ou en séances individu
elles, la danse-thérapie ne promet pas de solutions rapides. Elle propose un chemin patient, respectueux, incarné, pour réhabiter pleinement le corps, pas à pas.




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